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LE BLOG D'EL HADJI MALICK NDIAYE

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Entretien de Christine Sitchet

Le 28/12/2011

 

"Partout où l'humain est attaqué dans sa dignité, il y aura un poème pour le défendre" Entretien de Christine Sitchet avec As Malick Ndiaye

Né au Sénégal en 1974, As Malick Ndiaye (1) a publié cette année un premier recueil de poèmes, préfacé par Souleymane Bachir Diagne : Altercultures. Rencontre avec cet auteur installé à Harlem qui aime à conjuguer son identité au pluriel. Et sonner le glas de l'exclusivisme et des pensées repliées sur elles-mêmes.

Il y en aura toujours dans le monde,
Qui refuserons la main tendue du Nègre.
À ceux-là le Nègre lucide offre toute son humanité,
En dessinant sur ses lèvres charnues ces mots fraternels :
"Comme mes frères, je vous aime et je vous emmerde."

(Altercultures, P. 97)

Un sujet quelconque est né,
Il ne pactise pas, il ne renie pas,
Il est ancré en même temps qu'épars,
Il n'est pas fermé, il s'emplit de tout,
Il n'est pas échangiste, il est mélangiste,
[...]
Au diable les puristes.

(Altercultures, P. 141)

As Malick Ndiaye, Altercultures, Éditions Phoenix


Comment aimez-vous à vous définir ?


J'aime assez l'idée de m'imaginer comme le lieu de convergence d'expériences du monde très diverses, une sorte de conscience bariolée, toujours en mutation. C'est d'ailleurs le cas pour beaucoup de monde, le tout c'est de l'accepter avec lucidité et sérénité. C'est dans cette mesure-là, je crois, que nous pouvons affirmer notre subjectivité : prendre, apprendre, comprendre tout ce que l'altérité nous apporte et s'en servir pour nous construire un destin humain. Ce faisant, je deviens moi, non pas ce que l'on voudrait que je sois. Tant pis si les strates de mon identité ne s'articulent pas positivement hors de mon être.


Pourriez-vous raconter la genèse de votre recueil de poème (2) ?


Le comment fait souvent écho au pourquoi en littérature. Et votre question renvoie à ces deux interrogations fondamentales. En fait, il n'y a pas de début et j'espère qu'il n'y aura pas de fin dans ce que je fais. Je ne sais ni comment ça arrive, ni pourquoi j'écris. Je ne formule pas de projet d'écriture. Mes textes sont des nappes qui se construisent en continu, en dehors du prétexte éditorial. En anticipant la rédaction d'un livre, j'aurais peur de perdre la spontanéité qui sous-tend mon rapport à la création. Or, la vérité de l'écriture est dans sa spontanéité. C'est peut-être intéressant de se fabriquer un corps d'auteur, mais je suis plus préoccupé par l'aventure intime du texte. Pour vous répondre directement sur ce recueil, les poèmes étaient déjà là depuis longtemps ; la question d'en faire un livre ne s'était pas vraiment posée avant qu'un de mes proches ne réussisse à me convaincre. Peut-être que l'aventure humaine autour de cette publication me donnera envie de partager plus.



Altercultures débute avec un poème qui se fait geste de gratitude à l'égard d'une confrérie d'auteurs-poètes dont le verbe vous a nourri. On y croise Césaire et Senghor, bien sûr. Mais aussi Aragon, Baudelaire, Bashö, Damas, Neruda, Ranaivo, Rimbaud, Tchicaya, Whitman… Vous concluez : "Je suis né de la cuisse d'un père nègre/Qui m'habilla d'un bonnet phrygien !". Qu'avez-vous souhaité mettre en exergue avec ce texte introductif ?


La diversité des influences. Je ne connais pas un seul auteur qui ne soit pas redevable à d'autres. Il est donc normal d'évoquer cette filiation tout en mettant en exergue la libération qui doit en découler. Enfant, je me suis nourri de cette poésie nègre. Mais en un sens, elle m'a aussi libéré de l'hermétisme en me permettant de voyager, de découvrir des mondes dont la saisie n'était possible que par l'imagination. À travers la poésie, je me sens proche de tant d'autres civilisations.


Dans le premier chapitre ("Écorces intimes"), on découvre l'enfant de Casamance que vous étiez, observateur attentif, exposé au "bruit des armes", celles d'un conflit opposant forces rebelles indépendantistes et forces gouvernementales. On découvre certaines empreintes de ce passé sur l'adulte que vous êtes : "Des plaines vertes où je vins au monde / Je porte en moi l'humeur paisible et tourmentée. [...] C'est là que je me suis éveillé à la connaissance des choses / Et que j'ai acquis à jamais une tranquille et douloureuse lucidité". Dans quelle mesure diriez-vous que cette "humeur tourmentée" et cette "douloureuse lucidité" sont des éléments caractéristiques de votre sensibilité de poète, révélés par le tragique conflit dont vous avez été témoin ?


Le conflit casamançais m'a aidé dans ma lecture des grands massacres contemporains et à mettre en perspective très tôt l'idée que la haine de l'autre est l'illustration la plus concrète de notre tendance à l'autodestruction. J'ai très tôt eu conscience de la vanité de la haine et en même temps de son pouvoir corrosif à terme. C'est malheureux à dire, mais j'ai le sentiment que l'urgence d'aimer ne prend tout son sens qu'à travers l'expérience de la haine dans sa nudité. On est condamné à la volonté d'aimer lorsqu'on a vécu dans sa chair la folie destructrice des autres. René Char disait que la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. C'est peut-être cette forme de lucidité que je porte en moi. C'est pour cela d'ailleurs que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt le formidable travail de mémoire que les auteurs africains ont fait sur le Rwanda. Ils ont su révéler, comme d'autres avant eux, la banalité du mal et de ce dont l'être humain est capable. L'amour dans ces conditions, sachant ce que l'on sait, est quelque chose de beau et de fort.


Vous célébrez la terre mère, confiant un lien passionnel à votre ville de naissance (3) : "Je désire t'aimer comme on aime un corps." Vous racontez la marque indélébile qu'elle a laissée en vous : "Je t'aime comme on porte une balafre." Vous émaillez aussi vos poèmes d'acerbes critiques et dressez le portrait d'une "Afrique amère". Vous fustigez le gouvernement retiré "dans son palais de lumière", l'omniprésence d'un rêve d'Occident et son pendant, le désir mimétique. C'est : "Dakar comme Paris ! / On peut s'y croire un instant / Avec ces Hummers (4) hideux venus d'outre-mer. / Combien de limousines par habitant ?". Et puis ce jeune qui tente de rejoindre l'Espagne au moyen d'une embarcation précaire, projet que vous faites résonner comme un mirage. Quel regard portez-vous sur ce rêve d'Occident, dont une forme extrême est incarnée par ces jeunes qui tentent la traversée au risque de leur vie ?


Cette question, il faudrait la poser à ceux qui ont établi les frontières car il me semble que parcourir le monde est une activité aussi vieille que le monde lui-même. Les États-nations, le passeport, sont des inventions très récentes qui ont la volonté paradoxale de confiner l'humain alors que les frontières naturelles n'y sont pas arrivées en plusieurs millions d'années. Il y aura toujours des pirogues sur l'Atlantique.

Quant à la situation de l'Afrique, en tant qu'Africain, forcément, elle m'interpelle. J'aimerais que les Africains recouvrent leur dignité. Et quand je dis les Africains, je pense aux Noirs d'Afrique. Il n'y a pas un seul peuple au monde, qui ne se croie pas, consciemment ou non, supérieur aux Noirs. Pourquoi ? Pour moi, cela est en grande partie lié à la perception que nous avons de nous-mêmes. C'est à nous de modifier le regard des autres sur nous. Le respect et l'amour des Africains pour eux-mêmes changeront assurément la nature de leurs rapports avec les autres.

Les textes que vous citez essayent de dire la hardiesse de l'affirmation d'une présence africaine au monde. Mais je ne cultive pas la désespérance dans ma poésie. Il y a beaucoup de raison de croire en l'Afrique. Et un poème comme Harangue réversible ou Poème pour la terre qui vient, c'est exactement un hymne à l'espérance. Mais sur le chemin de l'espérance, il y a beaucoup de douleur et de la vérité.


Vous adressez aussi des critiques acerbes à une France "Qui de toutes ses dents/Embrasse le fantasme de pureté" ; à une France que vous qualifiez de "pitoyable" ; au "petit homme et sa leçon" (discours de Sarkozy au Sénégal, 2007) ; aux "nids à tourisme / Remplis de gens qui n'ont rien vu, rien vécu, rien compris.". Et quand il est question de tourisme sexuel, vous déployez vos griffes : "Je deviendrais volontiers cannibale"…


Il y a des poèmes que l'on peut juger très durs envers la France, mais il en est de même pour le Sénégal. Il y a a contrario beaucoup de poèmes d'amour qui s'adressent à ces deux ensembles. Ce qui pose problème, ce n'est pas la France, c'est une certaine idée de la France contemporaine dans laquelle je ne me reconnais pas et qui prend de plus en plus de place dans l'imaginaire collectif des Français. Je suis partagé entre le Sénégal et la France, c'est un accident de l'histoire et c'est comme ça. Ce sont deux sociétés dont les réalités sociales me concernent peut-être plus directement que d'autres. Mais d'un point de vue général, partout où l'humain est attaqué dans sa dignité, il y aura un poème, une voix, pour le défendre. C'est à cela que s'emploie le premier chapitre du recueil, où sont regroupés tous les poèmes qui crient la misère du monde. Il ne s'agit donc pas d'un traitement de faveur réservé à la France. Mais quand je vois la façon dont la France évolue, je ne peux pas dire qu'exprimer de la pitié et de la compassion pour elle soit négatif. Je vois ces poèmes comme des petites mises au point - rappelez-vous le vers "je vous aime et je vous emmerde".


Dans le recueil, vous réclamez des attaches avec le Sénégal, les banlieues parisiennes, la Bretagne, New York, Harlem, et, quand il le faut, la Russie - vous dédiez un poème (J'irai mourir à Moscou) à Samba Lampsar Sall, étudiant sénégalais qui y fut assassiné en 2006. L'histoire malheureusement se répète… Pourriez-vous dire quelques mots sur l'expédition meurtrière raciste perpétrée il y a quelques jours en Italie (5) ?


C'est une tragédie de plus dans une Europe frappée d'amnésie. Ce qui se passe aujourd'hui - et que de plus en plus d'Européens cautionnent et banalisent parce qu'il y a soi-disant trop d'immigrés - est indigne d'un peuple qui s'est construit à travers les voyages, les explorations, la colonisation d'espaces lointains. Certes, l'Italie n'a pas une longue expérience de l'immigration africaine, mais elle sait ce qu'est l'émigration, la nécessité de partir pour avoir une vie meilleure. Les Italiens qui essayent de justifier cette barbarie devraient se souvenir qu'il n'y a pas si longtemps, l'Italie a envoyé des millions d'enfants en Amérique latine et aux États-Unis.

Sans faire une lecture idéologique, je pense qu'il y a à la fois une grande lâcheté et beaucoup d'arrogance dans ce geste. Non pas chez le tireur, qui finalement est plutôt à plaindre, mais chez les rhétoriciens du racisme vendant l'idée que l'on peut résoudre des problèmes en assassinant des gens différents. Non seulement il y aura encore des immigrés en Italie, mais j'ose croire qu'il y aura toujours des Italiens pour les accueillir à bras ouverts. C'est notre destin. Nous ne sommes pas obligés de nous aimer, mais nous sommes condamnés à vivre ensemble et à partager chaque morceau de cette planète. Ceux qui ne l'acceptent pas peuvent se préparer à détruire l'humanité entière.


Vous écrivez : "Mes propres racines sont dans le vent / J'aime le destin qui est le mien / De forcer les verrous de confidentialités. / Je serpente les terres humides / De l'Oural au Mojave / Pour puiser plus loin que dans les racines externes / La vérité du cœur humain." S'agit-il là de s'inscrire dans des "humanités circulaires", titre d'un chapitre ?


Mon travail est avant tout un refus du confinement. Il y a dans l'immobilisme identitaire un manque de perspective et de liberté qui me fait peur. Au crépuscule de ma vie, je garderai toujours la même proximité, la même infinie tendresse pour l'Afrique et les Africains, les miens ; mais j'aimerais avoir le sentiment, à ce moment-là, d'avoir bouclé le cercle de mon identité en y intégrant le plus de différences possibles. D'où l'image cyclique d'une humanité qui se réalise en élargissant progressivement le cercle. Pour vous donner une métaphore, lancez une pierre dans une mare et observez le phénomène. Vous voyez la matière première qui coule irrémédiablement. Le seul témoin de son passage, ce sont les cercles concentriques qui se dessinent à la surface. Qu'est-ce qui restera du passage de l'humanité sur cette terre ? Cela m'étonnerait que la problématique raciale soit ce que nous laisserons comme traces.


Pourquoi le titre Altercultures, néologisme de votre invention ?


J'ai conçu cette "prénotion" d'altercultures pour signifier que chacun est un corps d'étrangeté dans son rapport à la collectivité. Il y a dans ce mot une volonté de mettre à distance les systèmes identitaires localisés, de ne pas totalement s'y immerger. Plutôt que de revendiquer une subjectivité collective fermée, j'essaye de révéler ce que chaque être humain porte en lui comme stigmates d'une altérité que le groupe social auquel il s'identifie aurait tendance à rejeter. Et ces "altercultures" qui se forment à la marge des systèmes fermés sont des énergies qui libèrent notre humanité.


Dans La plume céleste, vous rendez hommage à Sennen A. [Andriamirado (6)]. De lui, vous dites notamment : "Sennen envoie jusqu'à nous / Ses doigts griffer le marbre de nos consciences corrompues. / Des mots d'amour et de colère, pour dire combien il est triste de voir l'écriture descendre le chemin de l'affliction et l'acte d'informer se métamorphoser en marchandise négociable." Qu'incarne pour vous cet homme qui fut grand reporter et un acteur majeur de l'hebdomadaire Jeune Afrique ?

J'ai eu des héros de jeunesse et Sennen Andriamirado en faisait partie. Dans mon esprit d'enfant, puis d'adolescent, je confondais journalisme et histoire. Et Sennen représentait à ce titre l'idéal de la parole vraie, l'absence de compromission dans la relation à l'histoire. Je trouvais dans ce Malgache d'une beauté presque lunaire, un mélange de fragilité, de puissance, de vérité têtue. Il a écrit un livre important sur Thomas Sankara à une époque où la jeunesse africaine cherchait désespérément un héros positif. À mes yeux, cela l'a élevé lui-même au rang de héros. Mais en réalité, il y a des centaines de Sennen partout dans le monde. On les appelle des héros ordinaires.


Pour la préface, vous avez sollicité Souleymane Bachir Diagne. Un poème lui est dédié (Le songe du savant). Est-ce à dire que vous ressentez une affinité prononcée avec la discipline que ce grand penseur pratique et habite, la philosophie ? Peut-être avec non seulement une discipline mais un être humain…


J'ai beaucoup d'affection pour Souleymane Bachir Diagne. C'est quelqu'un qui, même s'il n'était pas ce grand penseur que tout le monde admire, correspondait à l'idée que je me faisais du lecteur hybride auquel le recueil fait référence. Cela va au-delà de la personne du philosophe, du moins dans son acception contemporaine. Le poème dont vous parlez évoque à mon sens l'aspect polyphonique de la quête que je crois être la sienne et qui est la mienne aussi. Les intellectuels inclassables m'intéressent davantage que les spécialistes ; et le philosophe, en tout cas celui qui m'inspire, est la figure de l'inclassable par excellence. Foucault disait que la profession de philosophe n'existait pas, il a peut-être raison. L'humain qui cherche à connaître sachant qu'il ne finira jamais de chercher, celui-là m'intéresse.


Y a-t-il, selon vous, des liens privilégiés entre poésie et philosophie ?


Toutes deux ont rapport au monde, à l'existence, à l'être, à la connaissance. De grands textes fondateurs de l'humanité (sacrés ou profanes) apparus sous une forme poétique revêtent une dimension à la fois spéculative et métaphysique, qui fait que même s'ils ne sont pas des textes philosophiques, ils deviennent un objet de la philosophie. Je relisais l'épopée de Gilgamesh il y a peu et j'ai été frappé par son actualité sur des questions aussi fondamentales que la mort, l'altérité, la conscience de soi, le désir de perfection… Donc d'un point de vue général, la littérature - mais la poésie encore plus - a un lien avec le questionnement philosophique. Je ne sais pas si le lien est privilégié, mais il existe. Dans la pratique, la ligne de démarcation est si ténue que parfois les deux activités se rejoignent. En fait les exemples d'"interperméabilité" sont nombreux. Ceci est dû, je dirais, à la propension à s'étonner des choses que l'on trouve à la fois chez les poètes et chez les philosophes. Cela dit, la poésie est une chose et l'activité philosophique en est une autre. Ce sont des pôles d'émergence de sens qui se rejoignent souvent mais qui ne se confondent pas.




1. As Malick Ndiaye est docteur en littérature. Il enseigne à Columbia University (New York).
2. L'ouvrage Altercultures inaugure une nouvelle collection des Éditions Phoenix, "Mots et mémoire", dirigée par Sylvie Kandé.
3. Sinta Bu Chora.
4. Énorme véhicule 4x4.
5. Le 13 décembre 2011, deux vendeurs ambulants sénégalais ont été tués par un militant d'extrême droite sur un marché de Florence ; trois autres ont été blessés, dont l'un d'entre eux "restera paralysé à vie" aux dires d'un porte-parole de la police.
6. Père de Virginie Andriamirado, responsable de la rubrique Arts plastiques d'Africultures.

Manhattan, décembre 2011

As Malick Ndiaye, Altercultures, Éditions Phœnix, collection "Mots et Mémoire" (dirigée par Sylvie Kandé), préface de Souleymane Bachir Diagne, 2011, 142 p.

 

Qui êtes-vous Asmalick NDIAYE ? Avec Abdourahman Waberi

Le 28/12/2011

 

C’est un garçon jovial et costaud – de ceux qu’on aime avoir pour amis dans la vie. On se dit qu’il aurait pu avoir toutes ses chances dans une arène pour lutteurs sénégalais. La poésie l’a rattrapé, et tant pis pour la lutte.  Il est nomade à l’instar de la jeunesse africaine. Tour à tour casamançais, dakarois, breton ou parisien, c’est à New York qu’il se sent le mieux. C’est un fils de Little Senegal, Harlem. Quand il n’enseigne pas à l’université Columbia, il y fourbit ses armes miraculeuses dans le sillage du philosophe Souleymane Bachir Diagne.

Qui êtes-vous Asmalick NDIAYE ?
Ça commence bien dites-donc !  Pour l’état-civil, je suis un petit gars né au Sénégal en 1974 qui y a grandi avant de partir en France. Aujourd’hui, je vis à New York où j’enseigne à l’université de Columbia tout essayant d’écrire. Mais derrière ces évidences que de nœuds identitaires à démêler !

Qu’écrivez-vous ?

L’écriture est un tâtonnement perpétuel donc je ne saurais dire ce que j’écris. Je viens de publier un recueil de poésie, « Altercultures » ; mais j’ai déjà touché à la nouvelle et je travaille sur mon premier roman, sans parler de mon travail critique, alors vous voyez…

Vous arrive-t-il aussi d’écrire dans une langue autre que française, si oui laquelle ?

Pour l’instant j’écris en français mais je ne suis qu’au début de mon cheminement (ou de mon piétinement comme dirait Michel Foucault). Mais je commence à maîtriser l’écriture du wolof, et je ne désespère pas d’écrire un jour une fiction dans cette langue. Déjà, dans ce que je fais aujourd’hui, on retrouve une propension à voyager entre les langues.

De quelles influences vous réclamez-vous ? Européennes, Africaines, Wolof ou autres ?

Je me réclame de l’  « alterculture ». C’est une prénotion que j’essaye humblement d’expérimenter comme illustration de nos identités en perpétuelle mutation. Je n’ai pas envie de choisir entre mon identité wolof, par ailleurs bien bancale, et d’autres. Donc, à défaut de trouver un champ d’influence objectif, je me ménage du confortable dans l’ « alterculture ».

Vous êtes new-yorkais. Est-ce qu’il y a une ville, un coin, une oasis sénégalais/e à NY ? On dit que le Nord de Harlem se sénégalaise, vite une description/explication?

J’adore cette ville. Je m’y sens très à l’aise parce que je n’ai pas besoin de trop m’employer pour franchir les frontières : la France, l’Afrique, sont à portée de main.  C’est assez fascinant d’ailleurs de voir que d’où qu’on vienne, on s’y trouve chez soi avec une facilité déconcertante. Saviez-vous que l’endroit que vous évoquez s’appelle aujourd’hui Little Senegal ? C’est dingue, on se croirait à Dakar ! C’est cela l’esprit new yorkais. Des îlots culturels à foison mais un pont naturel entre toutes ces communautés. Être new yorkais, je pense, c’est savoir naviguer entre les identités. Tout est compromis avec le monde dans cette ville. J’aime humer les essences exotiques dans les restaurants, les cafés, les boutiques, les centres communautaires. Vous ne serez pas étonné de savoir que voir mes endroits favoris à New York sont des lieux de rencontre : la pâtisserie Les Ambassades, où j’ai mes habitudes et le Shrine, un café-concert tenu par un couple israélo-burkinabè, à deux pas de chez moi. On y trouve cette prodigieuse énergie d’une ville qui se nourrit de mutualisme. Je pardonnerai tout au destin pour m’avoir permis de connaître cette ville extraordinaire qui est aujourd’hui le socle de mon inspiration.
Vous faites des allers et des retours entre l’Afrique, la France (Bretagne notamment) et les EU. Quel regard si possible neuf avez-vous sur notre continent ?

Le continent est en train de changer à une vitesse proprement hallucinante.  C’est bien, mais je me demande si nous avons les outils pour faire face aux effets de la modernité africaine. Le plus grand désastre de la colonisation, c’est peut-être pour l’Afrique, moins de rapport à la profondeur des choses, moins de place pour penser le monde, plus de rationalité instrumentale. La course au développement est en décalage total avec des phénomènes aussi simples et décisives que la relation à soi et aux autres. Quand on y ajoute le manque d’épaisseur de nos institutions, il n’est pas étonnant qu’on soit dans la panade.  Le fossé est de plus en plus grand entre les plus riches et les plus pauvres, les personnes éduquées et les autres, les progressistes et les radicaux. C’est assez effrayant, non ? Mais les valeurs séculaires de tolérance, de solidarité, de simplicité, existent encore… Moi, je suis né sur les bords du fleuve Casamance. Là-bas, il y a encore des valeurs terriennes. Malgré le conflit terrible qui déchire cette région, j’éprouve toujours la même sérénité quand j’y vais, à marcher pieds nus sous la pluie, à aller à la pêche, à faire la tournée des voisins…C’est peut-être ça la profondeur dont je parle. L’Autre a encore un sens là où je suis né. Je ne suis pas sûr de pouvoir dire la même chose en ce qui concerne les grandes villes africaines.

Quelle est la place de l’Afrique de la doulce France ?

L’Afrique n’a plus sa place en France. C’est devenu tellement difficile de faire entendre notre histoire commune sans ressentir le souffle des censeurs dans sa nuque. Une clique de fabricants d’idéologie se complait à alimenter la condescendance et le complexe colonial vis-à-vis de l’Afrique et des Africains. Je n’ai même pas envie de m’étendre sur le sujet, en réalité. Les cimetières d’anciens combattants valent tous les discours. Tout ce que je sais, c’est que ma France à moi est différente.
Vous déployez une impressionnante énergie dans divers secteurs (académique, associatif, littéraire). Quels liens entre ces activités et l’écriture pour soi?

Oui, c’est vrai. Et vous pensez sûrement au festival du livre francophone que nous essayons de monter sur New York et qui demande beaucoup, beaucoup d’énergie. D’ailleurs nous avons besoin de monde pour réaliser ce projet qui est important pour les cultures minoritaires. Pour vous répondre directement, j’aime découvrir de nouveaux challenges, rencontrer de nouvelles personnes, vivre des expériences, vous voyez ? J’ai tendance à penser que ce qui me fait autant courir c’est cet amour insensé des humains.
Que lisez-vous ces derniers temps?

Vous me croyez si je vous dis, votre livre, Le passage des Larmes ?  Je suis aussi en train de terminer une note de lecture sur La quête infinie de l’autre rive de Sylvie Kandé, une épopée moderne d’une grande puissance. Sinon, pêle-mêle, des textes de philosophie et de critique littéraire. Et puis, j’ai toujours un livre d’André Brink ouvert chez moi. C’est mon parapluie.
Qu’est-ce que vous pouvez nous dire au sujet de Souleymane Bachir Diagne?

Bachir, c’est l’une des lames intellectuelles les plus tranchantes que j’ai pu voir à l’œuvre. Mais aussi l’une des personnes les plus agréables et les plus humbles que je connaisse. Et dieu sait si les intellectuels sont imbus de leurs petites personnes. Je suis d’ailleurs étonné que sa pensée soit si peu vulgarisée. Peut-être parce qu’elle est encore en action…
Tout autre question qui vous vient à l’esprit

Plutôt une prière. Que chaque être humain puisse éprouver ne serait-ce qu’une fois par jour, le désir d’embrasser l’humanité entière. On économiserait pas mal sur les achats d’armes vous ne croyez pas ?

 

 

Affaire Nafissatou

Le 22/05/2011

 

L’affaire Nafissatou Diallo/DSK est une nouvelle illustration du rôle des média et des réseaux de communication dans la fabrique de l’opinion. Le déferlement médiatique prévisible dans ce genre d’affaires est accentué ici par l’absence de traçabilité réelle de l’incident qui a eu lieu dans la chambre 2806 du Sofitel le 14 mai. Alors, la rumeur remplace ce que l’on ne sait de pas manière formelle. Une seule chose est sûre: une femme, travailleuse immigrée accuse l’un des hommes les plus puissants du monde (du moins symboliquement) de l’avoir violée et ce dernier nie cette accusation. Comment les faits se sont déroulés exactement ? Quelle est la véritable victime dans cette affaire ? S’évertuer à trouver des réponses à ces questions n’a aucun sens du moment que les parties s’enferment dans un mutisme calculé concernant l’essentiel. Rien d’ailleurs ne garantit que le procès fera éclater la vérité, puisqu’il s’agira d’évaluer la parole d’une personne contre celle d’une autre. Voilà aujourd’hui l’enjeu de la bataille médiatique entre DSK et sa victime présumée par avocats interposés. Comment décrédibiliser l’adversaire ? Comment faire admettre aux gens (et donc au jurés potentiels) que l’autre ment avant même qu’il/elle ait donné sa version ? Comment faire en sorte que ne soient pas évalués les faits eux-mêmes, mais plutôt les individus impliqués auxquels on prêtera caution selon leur degré de crédibilité. Tels sont les dérives que permet un système judiciaire perverti par l’argent et le libéralisme où tous les coups sont permis.

 

Les Lions de la Téranga repartent (dans le mur ?)

Le 25/03/2011

Quelle beauté... 

Le Sénégal et ses champions virtuels

Il y a deux ans, j’étais à ce que l’on peut considérer comme le match de la rédemption entre le Sénégal et la République Démocratique du Congo que les Lions avaient remporté 2-1. Je me souviens que ce jour-là, à Blois, nous étions une poignée de spectateurs sénégalais et nous avions vu une équipe solide, talentueuse, compacte et surtout très disciplinée. Nous avions aussi vu des joueurs accessibles, humbles, respectueux de leurs supporters. Il n’y a pas eu de maillots lancés à une foule en délire, ni d’autographes signés le casque bien vissé dans les oreilles et le mp3 à fond les ballons. Non, c’était un moment très convivial où les joueurs contents de se voir soutenus, parlaient des bonnes résolutions en cours dans la tanière. Ce jour-là, à Blois, j’avais aimé retrouver mon équipe nationale loin du bling-bling de la génération 2002 qui nous a valu tant de fierté, mais qui le succès venant, s’était fourvoyée dans des chemins de travers. Cette équipe de 2002 qui a emmené notre football à des sommets inespérés restera finalement dans l’histoire comme celle…qui n’aura rien gagné. Le constat est un peu trivial, j’en conviens. C’est déjà énorme de nous avoir qualifié pour la première fois à une coupe du monde. Mais je suis l’un des fous (pas si rares que cela) à penser que l’obstacle turc aurait pu, aurait dû être passé. Et qui sait ce qui serait advenu ? Mais le plus triste, c’est cette coupe d’Afrique que nous avons perdu d’un rien face au Cameroun. Je me souviens avoir discuté avant la Can 2002 avec un des Lions qui évoluait à l’époque à Rennes. Je lui avait demandé s’il n’avait pas peur qu’une génération aussi talentueuse ne gagne finalement rien en termes de palmarès. Il m’avait alors répondu que la peur n’existait pas dans leur vocabulaire et qu’ils allaient réaliser des choses que personne n’avait réalisées. Il avait peut-être raison, mais à l’arrivée, en regardant le palmarès de cette génération, que ce soit en sélection ou en club, on retrouve « une coupe de la ligue française, une coupe de la ligue anglaise, un titre de champion de France » et c’est à peu près tout. Pour toute cette génération. Le seul Samuel Eto’o a gagné plus de trophées que l’ensemble de l’équipe du Sénégal réunie. Cela est assez édifiant.

Il faut identifier les erreurs qui avaient commises avec la génération 2002 et les éviter. Qu’est-ce qui nous a été fatal ? D’abord, la façon dont les hyènes s’étaient jetés sur le gâteau « Lions de la Téranga » dès la qualification au Mondial.  Elles avaient continué de plus belle après la coupe du monde. L’argent qui devait servir à structurer notre football avait été dilapidé, les joueurs qui devaient être encadrés et mobilisés pour d’autres échéances avaient été starisés et avaient presque tous attrapé le melon, oubliant le degré d’exigence du football de haut niveau. On connaît la suite. Ils resteront un beau souvenir pour les sportifs du monde entier, mais ils n’auront aucun trophée à montrer à leurs arrière-petits-enfants. Ensuite, le complexe du « plafond de verre », cette propension du Sénégalais à se prendre pour le roi du monde dès l’instant qu’il a réalisé une performance notoire. Chose qui attenue son degré d’exigence et sa volonté de tendre vers l’excellence. Bu fi yémoon sax mu néex !

Bis repetita

Malheureusement, l’histoire risque de se répéter. L’équipe de football du Sénégal a retrouvé des couleurs et déjà les marchands du temple reviennent. Cela a commencé avec un président qui n’a pas parlé football depuis je-ne-sais-quand et qui comme à son habitude veut profiter de l’embellie de notre football pour (re)lier son destin à celui du « Sénégal qui gagne ». Les sponsors aussi (re)commencent à affluer. Les généreux donateurs vont (re)commencer à agiter des millions qui iront je ne sais où, la fédération va encore vendre son âme et l’équipe va être entrainée dans des futilités mondaines, au lieu de se concentrer sur ses objectifs. Les journalistes vont commencer à se muer en laudateurs, espérant un maillot par-ci, un vingt euros par-là, oubliant ainsi de rappeler aux joueurs leurs devoirs de performance, la cohorte d’admirateurs et d’admiratrices va grossir, les nouveaux sites Internet et les pages de réseaux sociaux consacrés aux Lions vont encore fleurir. Tout cela risque de mener l’équipe à sa perte. Mais face à ces dangers, les joueurs eux-mêmes détiennent la clé.

Qu’ils ne perdent pas les valeurs d’humilité et de respect du maillot que j’avais entr’aperçues à Blois. Qu’ils sachent qu’ils ne font que passer et que l’équipe nationale reste. Jouer pour son pays, ce n’est pas se comporter en voyou, refuser la critique, « marabouter » ses coéquipiers, écumer les boîtes de nuit de Dakar et j’en passe. On vient donner un peu de plaisir à des gens qui n’ont pas beaucoup d’occasion d’en avoir au quotidien. On ne doit pas se permettre dans la tanière ce qu’on ne se permet pas en club ou ce qu’on ne se permettrait pas si on jouait pour l’équipe de France, par exemple. Vos entraineurs, votre staff peuvent gagner moins d’argent que vous, mais ce sont des représentants de la nation, pas vos employés. Respectez-les. On peut acheter des journalistes, un staff, on peut impressionner des individus avec des voitures et des gadgets de luxe, on n’achète pas la conscience d’un peuple, on n’impressionne pas l’histoire. La seule manière que vous aurez de rester positivement dans l’histoire, ce sont vos performances sur le terrain et l’image que vous donnez en dehors. Ayez de l’humilité mais aussi de l’ambition. On ne retient pas les seconds. Qui se souvient de Buzz Aldrin et Michael Colins? Peu de gens, comparés à ceux pour qui le nom de Neil Armstrong évoque à jamais le premier pas de l’homme sur la lune. L’équipe du Sénégal ne vous permettra pas directement d’enrichir votre compte en banque, mais elle peut vous permettre d’entrer dans les livres d’histoire si vous vous en montrez dignes.

Je connais quelques-uns d’entre vous qui composez l’ossature actuelle de l’équipe nationale du Sénégal et ce sont des garçons aux qualités humaines avérées. Mais je disais exactement la même chose d’un certain El Hadji Ousseynou Diouf pour l’avoir connu avant la Coupe du monde et revu après. J’espère que je ne dirais pas dans quatre ans, comme j’ai pu le faire avec El Hadji et certains de ses copains, « Putain ! ils ont changé ». Parce que malheureusement, cela voudrait aussi dire: « Putain ! ils n’ont rien gagné eux non plus ».


 

CÔTE D’IVOIRE : LES RATÉS DU NATIONALISME AFRICAIN

Le 21/12/2010

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Il N’Y AURA PAS DE GAGNANT EN CÔTE D’IVOIRE

C’est une histoire africaine, avec trois protagonistes qui, quoi qu’il arrive, n’auront réussi qu’à se donner en spectacle dans un Grand-Guignol dont même le regretté Henri Duparc n’aurait imaginé le scénario. D’ abord, un usurpateur qui, à force de s’entendre dire qu’il est un fin stratège politique, a fini par le croire et a réussi à plonger son pays dans ce no win situation comme disent les anglo-saxons. Ensuite, un groupe de personnes autoproclamées patriotes. Des gens admirables peut-être dans leur amour de la patrie, mais qui comme beaucoup sous nos latitudes, transforment le combat contre l’impérialisme et pour le développement de l’Afrique, en vitupérations irresponsables et dangereuses contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à un étranger. C’est enfin l’histoire d’un homme politique dont la mésaventure illustre l’hypocrisie de l’Afrique contemporaine, prompte à brandir l’étendard de la fraternité raciale et continentale et qui se montre incapable de dépasser son dogmatisme identitaire, qu’il s’agisse de  l’ethnique, du religieux ou du national.

Force est de constater aujourd’hui que Gbagbo a perdu le pouvoir. Un pays comme la Côte d’Ivoire ne peut se permettre de s’isoler sur le plan international autant qu’il le serait avec Gbagbo à sa tête.  Pourtant, même si Alassane Ouattara recouvre son droit de diriger son pays, il sera un président contesté, affaibli, par ces 48% d’Ivoiriens (ou 51% c’est selon) qui lui vouent une haine cordiale dépassant les considérations politiques. Des gens dont on peut supposer qu’ils auraient accepté le verdict des urnes, si dès le départ, les autorités de l’État, Laurent Gbagbo en tête, avaient fait preuve d’intelligence et de responsabilité. Car ces 48% d’Ivoiriens aujourd’hui chauffés à blanc sur le terrain du nationalisme n’accepteront jamais que Ouattara remplace Gbagbo. Par ignorance ou par mauvaise foi, la plupart des pro-Gbagbo considéreraient un Alassane Ouattara président aussi illégitime que l’est son adversaire aux yeux de la communauté internationale. Et cela, c’est le tour de force de Laurent Gbagbo qui, en fin connaisseur de la psychologie de masse des Africains, a réussi à pourrir une situation en misant, d’une part sur un sentiment anticolonialiste toujours vivace et d’autre part un phénomène de repli identitaire que les sociétés les plus xénophobes d’Europe ne renieraient pas. En jouant la montre et en laissant se détériorer une situation mal engagée dès le départ, Gbagbo a réussi à semer le doute et à accréditer la légende d’une atteinte à la souveraineté de la Côte d’Ivoire, pour asseoir sa légitimité. Or, cette souveraineté, aussi respectable soit-elle, ne doit pas faire oublier le devoir de chaque Africain d’être modeste face à un destin national qui lui a plus été imposé qu’il n’a été choisi. Mais surtout de réfléchir sur le sens de la cohabitation pacifique qui autrefois caractérisait les sociétés africaines. Les Ivoiriens avaient l’opportunité de démontrer qu’ils pouvaient dépasser les clivages ethniques et nationalistes qui sont d’un autre temps. Occasion ratée. À l’arrivée, il n’y aura aucun gagnant et c’est encore une désillusion de plus pour tout le continent.

ENTRE MANIPULATIONS ET CONTRADICTIONS

Un seul homme aujourd’hui est responsable de cette situation. Il aurait pu en cédant le pouvoir à une coalition RPR-PDCI, permettre un nouveau départ pour son pays. Cela aurait été un moyen plus ou moins efficace de recoller les morceaux d’un pays morcelé par l’ineptie que constitue la rébellion nordiste. Au lieu de cela, ne s’occupant que de ses intérêts et de ceux de son camp, il a soufflé sur les braises d’une tension ethnique latente qui aujourd’hui risque de faire imploser la Côte d’Ivoire.

La première carte de Gbagbo, et la plus importante à ses yeux, est donc cette théorie du candidat de l’étranger, qui réveille les vieux démons ivoiriens. Le concept d’ivoirité, dont on ne connaît que trop bien la douloureuse conséquence pour le peuple de Côte d’Ivoire, est le principal nœud du problème que nous vivons aujourd’hui. Les partisans de Gbagbo ne s’appellent pas « Patriotes » par hasard. Les soldats qui protègent aujourd’hui le président sortant, sont convaincus de défendre la souveraineté nationale. Lorsqu’un militaire ivoirien appuie sur la gâchette de son arme pour descendre un partisan de Ouattara, n’a-t-il pas le sentiment, la conscience aiguë, qu’il « descend un macaque d’étranger » ? Oui, il se murmure à Abidjan que tous ceux qui soutiennent Ouattara sont soit des Judas, soit des étrangers comme lui qui n’ont aucun droit au chapitre. Au jeu des comparaisons, c’est comme si on déniait à un Français d’origine ivoirienne le droit d’avoir élu Nicolas Sarkozy, lui-même d’origine hongroise. Autre exemple plus près de la Côte d’Ivoire. Les Sénégalais diraient à un Philippe Montero (artiste reconnu sur la scène lusitano-sénégalaise) d’aller se faire voir lui et Barthelemy Diaz, parce qu’il n’est pas envisageable qu’un Cap-Verdien d’origine, né à Dakar, soit élu président du Sénégal. Voyez l’énormité de la chose. Pourtant, Gbagbo a réussi à placer le débat sur ce terrain aujourd’hui.

Ouattara étranger ? Voici une contradiction suprême, que de proclamer la fin de l’influence de la France en Afrique et de légitimer notre idéologie nationaliste sur la base des frontières que cette même France a laissées en Afrique. On est ainsi en droit de se demander si l’Afrique pourra faire face à l’impérialisme tant que les mots unité, respect de l’altérité et fraternité  ne se conjugueront pas à l’échelle du continent.

Ouattara candidat de l’étranger ? On veut bien que la France, les USA, l’ONU, l’UE soient des impérialistes de la pire espèce qui n’ont pas à s’immiscer dans les affaires africaines. Même si dans le même temps les États africains acceptent leurs financements pour l’organisation des élections et endorment leurs populations avec l’aide internationale, incapables qu’ils sont de proposer des solutions à la pauvreté endémique. Mais peut-on considérer l’Afrique du Sud, le Kenya, le Ghana, pour ne citer qu’eux, d’être à la solde des Français ? Peut-on dire, lorsque l’Union africaine demande à Gbagbo de s’incliner, que c’est vraiment l’Occident qui s’occupent de nos affaires ? Ou mieux encore, peut-on défendre l’idée que tous ces électeurs ivoiriens (83% de participation) qui ont mené Gbagbo au ballotage du second tour, même s’ils n’ont  pas tous reporté leurs votes sur Alassane Ouattara, sont des suppôts de Sarkozy pour avoir exprimé 62% de s suffrages contre Gbagbo au premier tour ? Sont-ce les Français qui ont inscrit le nom de Ouattara sur la liste des candidats? Sont-ce les Américains qui lui ont donné le suffrage de plus 30% d’Ivoiriens ? Sont-ce les Américains et les Français qui font aujourd’hui qu’un Ivoirien du Sud ne peut supporter un Ivoirien du Nord et vice-versa ? Si oui, pauvre Afrique !

Ironie du sort, Henri Konan Bédié qui le premier avait allumé la mèche (quel que fut son but) s’est entendu bien avant les élections avec Ouattara sur une éventuelle alliance au second tour. Si on s’acharne à faire une lecture « ethno-sociologique » de ces élections, elle ne permettrait pas d’accréditer en tout cas la thèse des partisans de Gbagbo, d’une coalition étrangère qui essaierait de placer ADO au pouvoir. En fait de coalition étrangère, il s’agirait à la limite d’une coalition nationale. Une coalition Baoulé-Sénoufo-Malinké, pour schématiser, qui aurait raison des alliances Krou et Lagunaires. La cartographie ethnique ne semble pas expliquer de manière absolue la défaite de Gbagbo. Mais même si elle entrait en ligne de compte, elle ne démontre qu’une chose : le vote ethnique « ivoirien » n’a pas desservi Ouattara le « Burkinabè » (le qualificatif est des partisans de Gbagbo et on rappellera à ce sujet que Gbagbo lui même a toujours entretenu le flou dans cette polémique refusant d’affirmer publiquement que Ouattara est un Ivoirien comme les autres (voir entretien avec Jeune Afrique dec. 2009). 

La seconde carte posée par Gbagbo sur la table de ses revendications, ce sont les irrégularités qui ont conduit à l’annulation par le conseil constitutionnel des résultats provisoires publiés par la CEI. Là aussi que peut-on observer ?

Sur le chapitre des fraudes, les accusations sont réciproques. On peut douter que Ouattara ait plus fraudé que Gbagbo, d’autant qu’à volonté égale, en Afrique, la fraude du gouvernement sortant est toujours plus plausible que la fraude de l’opposition. Il faut considérer le schéma socio-politique qui a conduit Alassane Ouattara à réaliser des scores de 90% dans les régions nord. Rappelons que traditionnellement, ces régions étaient majoritairement acquises au PDCI-RDA, le parti du défunt Houphouët. Le basculement ethnique en faveur de Ouattara est peut-être le résultat de la stigmatisation de cette population musulmane qui se reconnaît à travers Ouattara. Voter pour Ouattara, c’est l’espoir pour tous ces Dioulas, Sénoufo, Bambara ou Mossi, d’être à nouveau acceptés comme des Ivoiriens à part entière.

Les intimidations dont le camp de Gbagbo a parlé, sont les mêmes que celles que les partisans de Ouattara et Bédié disent avoir subi dans les régions majoritairement Kru. Il n’est pas facile de vérifier la validité des arguments des uns et des autres. Mais le premier tour n’a pas été invalidé et il semblerait qu’il s’était déroulé dans des conditions similaires. Mieux, des mesures avaient été prises par les différentes parties pour assurer la sécurité des personnes dans les endroits « sensibles ». Le gouvernement n’a-t-il pas envoyé des milliers de soldats dans les régions nord afin de garantir le bon déroulement du scrutin? A-t-on eu vent de troubles de nature à invalider les résultats ? La réponse est clairement non. En tout cas, pas avant la proclamation des résultats et le jeu des déclarations contre-déclarations qui ont suivi. Pire pour Gbagbo, les préfets des régions nord qui sont jusqu’à preuve du contraire les représentants légaux de l’État ivoirien ont fait des rapports limpides sur le climat électoral. Tous ont reconnu qu’ ils n'ont relevé aucun fait qui a eu perturbé les élections.

Dire que Ouattara ne respecte pas les institutions ivoiriennes et compte sur la communauté internationale pour retrouver le pouvoir est aussi une injustice. A-t-il vraiment tort de contester la décision du Conseil constitutionnel quand on voit comment ce dernier a procédé pour le destituer ? On ne parle même pas de la composition et des intérêts de cet organe mis en place par Laurent Gbagbo lui-même. N’oublions pas qu’en 2000 sous Robert Gueï (qui lui-même a surnommé Gbagbo, à qui il avait ainsi dégagé la voie, le boulanger), Ouattara s’était incliné lorsqu’une parodie de cour constitutionnelle avait invalidé sa candidature sous le prétexte fallacieux qu’il n’avait pas un sang suffisamment ivoirien. Il est gentil le Ouattara, mais à force, il finit par se révolter de toujours se faire rouler dans la même farine par le même boulanger.

 

UNE LEÇON (DE PLUS) POUR L’AFRIQUE

Gbagbo a fini son mandat électoral en 2005. Ce qui veut dire qu’il est depuis cinq ans un président par défaut. Certes, les circonstances l’ont conduit à reporter plusieurs fois les élections présidentielles, mais pendant toute cette période, il n’incarnait pas un pouvoir démocratique. Lui-même avoue n’avoir gouverné que pendant vingt mois. Quoi qu’il puisse dire ou faire aujourd’hui, il donne raison à ceux qui l’ont accusé pendant ces cinq années de s’accrocher au pouvoir. 

La semaine dernière, il y a eu des morts en Côte d’Ivoire. Il en y aura hélas encore. Des morts de plus, des morts de trop. Le Général Dogbo Blé, chef de la garde républicaine, promet de régler son compte à Ouattara et ses partisans. Les rebelles du nord ont repris les armes qu’ils n’ont en réalité jamais déposées. Si Gbagbo quitte le pouvoir maintenant, la tension est telle qu’il n’est pas envisageable de cimenter la nation ivoirienne avant longtemps. Et ni Ouattara, ni son entourage politique ne peuvent en sortir exempts de responsabilités. Guillaume Soro dont la précipitation à rejoindre Ouattara est aussi suspecte que préjudiciable fait preuve d’un cynisme total en envoyant des citoyens mourir sous les balles des militaires, alors qu’il est bien planqué à l’hôtel Ivoire. Les moyens de faire pression sur Gbagbo existent autres qu’un bain de sang.

Il plane dans cette tragicomédie baroque un sombre voile de le-pire-est-à-venir. Sur un continent qui n’en finit pas de s’autoflageller entre les coups d’états, les élections truquées, la corruption, bien peu de choses poussent à l’optimisme. Or, la démocratie et la bonne gestion ne sont pas incompatibles à nos cultures. Il n’y a pas besoin de chercher plus loin que dans le fonctionnement de microsociétés africaines pour concevoir l’idée d’un pouvoir au service de la communauté. À l’échelle institutionnelle, deux exemples bien connus des historiens africanistes laissent supposer que les valeurs de démocratie et de droits de l’homme ne sont pas inconnues des Africains: la fameuse Charte du Mandé et la Charte du Fuuta Toro héritée de Cerno Suleimaan Baal. Mais cet héritage a été dilapidé par les dirigeants africains dont l’attitude face au pouvoir est aux antipodes de ces recommandations. Bien sûr, il y a les exemples du Ghana, du Cap-vert, du Mali qui montrent que la situation n’est pas désespérée. Mais l’absence d’un jeu démocratique crédible ou son recul spectaculaire dans des pays comme le Togo, le Gabon ou le Sénégal sont là pour suggérer que le chemin est encore long. Le pire que j’évoquais tantôt ne se passera pas forcément en Côte d’Ivoire. Ce sera peut-être dans un pays où un vieil homme de 86 ans que l’on dit malade et en bout de course, décide sans peur du ridicule de briguer un mandat que ni la Constitution de son pays, ni le bon sens élémentaire, ne l’autorisent à solliciter. Ce sera peut-être dans cet autre pays où, un hyper-président a remis son pays, clés en main, à un hyper-ministre dont le seul mérite est d’être son fils et où les opposants tout aussi égoïstes les uns que les autres créent les conditions du maintien au pouvoir d’une bande d’incapables et de corrompus.

Le ras-le-bol africain vis-à-vis de la politique occidentale est justifié. Il serait naïf de penser que la mobilisation de la France, des pays riches, et de l’ONU dans une moindre mesure, est seulement motivée par le souci du bien-être des Africains. Tous ces États avancés continuent d’asphyxier le continent en orientant les termes de l’échange en leur faveur, en vidant l’Afrique de son potentiel naturel, en pillant de manière éhontée ses richesses. Mais ne nous trompons pas au moment d’identifier les racines du mal. Cela est rendu possible par un mal bien africain : son élite politique. Que ce soit à l’intérieur des nations ou à l’échelle du continent, la poursuite de l’intérêt matériel, le manque de vision, de courage politique, d’unité expliquent, sinon davantage du moins autant, les problème de l’Afrique que l’impérialisme. Chacun le sait, mais il est plus facile d’accuser l’Occident et de fuir nos responsabilités. Deux autres problèmes et non des moindres, accentuent les difficultés africaines, ce sont le manque d’unité et l’immobilisme de nos populations. À cet égard, la douloureuse expérience de la colonisation ne nous a strictement servi à rien. Les communautés africaines continuent à cultiver entre elles une condescendance et une haine qui éclatent au moindre prétexte. Où ailleurs est-on aussi prompt à sortir les armes pour régler un contentieux ? À titre de comparaison, la Belgique traverse depuis six mois une crise institutionnelle. Bilan : zéro mort.  S’y ajoute une sorte de fatum mahométanum leibniztien qui fait que tout ce qui arrive sous le soleil d’Afrique est progressivement accepté comme ce qui devait être. Les théoriciens de la communication politique parlent « la logique de Port-Royal » pour illustrer l’emprise du pouvoir institutionnalisé sur les masses, jusque dans la représentation que ces dernières s’en font. Un phénomène que presque partout l’on essaye de juguler, du moins en apparence. Malheureusement, concernant l’Afrique, les élites sont incapables d’inverser le phénomène de la symbolique du pouvoir. Tous jouent sur une illusion de surpuissance que leur confère l’inertie des masses. Il est temps pour tous ces hommes politiques de faire leur autocritique et d’amorcer le redressement d’un continent qui a déjà trop souffert. En nous débarrassant du pire ennemi de l’Africain moderne : l’égoïsme. L’avenir du continent en dépend et cela passe forcément par eux.